Ornithorynque #260

Je n’ai pas spécialement l’intention de casser ma pipe à brève échéance et c’est aussi bien. D’abord parce que j’ai peur du noir et ensuite parce qu’à la faveur d’un récent examen de conscience, je suis arrivé à une conclusion sans appel.

Si Dieu existe, je me prépare des heures difficiles. D’accord, c’est un gros « si ». Absolument. Tant que vous voudrez. Ce n’est pas le vieux mécréant que je suis qui vous dira le contraire.

Mais tout de même, réfléchissez-y. Regardez-bien l’humaine condition : c’est extrêmement mal cadré sur un plan juridique. C’est bien simple, il n’existe aucune garantie contractuelle digne de ce nom. On fait signer le contrat à des mineurs, la durée du bail est aléatoire et les voies de recours hasardeuses. Sans compter que le service après-vente est injoignable.

Bref : le plus athée d’entre nous n’est pas à l’abri d’une sacrée surprise, sinon d’une surprise sacrée. Nous n’avons aucune garantie, une fois six pieds sous terre, de ne pas nous réveiller avec une horde de questions imprévues en tête. Qui est ce type excessivement barbu ? Pourquoi est-ce qu’il tapote du pied en me regardant d’un sale œil ? Où est-ce qu’on allume ?

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Face au Créateur, il se pourrait que je rencontre quelques difficultés avant de mettre fin à certains malentendus. Tenez, cette sombre affaire de bénitier rempli de lessive. C’est exactement comme pour cette histoire de nouilles dans le cartable de la professeure de grec, en Seconde. Une amusante méprise. Un malheureux quiproquo : d’abord je n’ai rien fait, ensuite on m’a beaucoup aidé et enfin c’était très rigolo. Sans compter que la mousse n’est guère allée plus haut que la tour sud de la cathédrale BREF.

Pas de quoi en faire un fromage, mais tout de même : prévoyance est mère de sûreté et quelque chose me dit que j’aurais tout intérêt à m’engager rapidement sur la voie de la rédemption, histoire de préparer l’audience dans les meilleures conditions.

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Restent quelques inconnues majeures : c’est bien beau de mourir, mais à quel(s) dieu(x) allons-nous faire face ? Est-ce qu’on peut choisir à l’accueil ? Comment s’habiller pour faire bonne impression ?

En l’absence d’ouvrages de référence sur la question*, je me suis jeté sur les quelques encyclopédies des religions qui donnent doucement à mes étagères une forme de banane, dans l’idée de savoir comment m’y prendre pour entourlouper filouter convaincre le tribunal de ma bonne foi. J’ai lu mille choses charmantes sur la pesée des âmes. Je me suis intéressé à Odin, un redresseur de Thor comme on n’en fait guère. Je me suis penché sur Pluton, Kali et Quetzalcóatl. J’ai plongé dans la Thora, la Vulgate et le Coran. Je me suis fait peur en m’étudiant le karma.

Réflexion faite, c’est du côté d’Anubis que mes chances semblent les meilleures. Ce n’est pas qu’il soit plus indulgent que les autres, mais ne bougez pas, mon raisonnement est infaillible.

Voilà : chacun sait que les anciens Égyptiens tenaient les chats pour des dieux. Ces poses hiératiques, ces pupilles étroites, cette lassitude élégante, aucun doute : c’est ineffable, c’est séraphique, c’est baudelairien à chier partout, en un mot c’est divin. C’est bien simple, les Egyptiens en étaient tellement convaincus qu’à la minute où ces petits bêtes passaient l’arme à gauche, ils n’avaient de cesse de leur remplir le bide de paille et de leur faire passer le cerveau par la truffe avant de les balancer dans du natron.

Si ce n’est pas de la dévotion, je ne sais pas ce qu’il vous faut.

Bien. Suivez toujours la démonstration.

Ceux qui lisent ce blog depuis quelque temps savent que le doux foyer du 108 accueille deux chats, Rouquemoute et Gros Bide, qui pour être la honte de leur espèce n’en sont pas moins de petits dieux. Concernant Gros Bide qui évoque plutôt une loutre obèse, j’admets qu’un mot du vétérinaire est nécessaire mais bref : j’ai chez moi deux chats certifiés. Autant dire deux divinités capables d’intercéder en ma faveur auprès d’Anubis, du moins tant que je tiens mon rôle de prêtre, garant du culte de la Croquette Sacrée** et du rituel de la Sainte Grattouille.

Le tour est joué, paf, c’est plié.

L’heure venue, flanqué de mes deux avocats, je pourrai me présenter sans crainte devant Anubis et les 42 juges qui le secondent en son Tribunal, dans la salle des deux Maât.

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Plus je réfléchis, plus je me dis que cette idée se tient tout à fait. La première preuve de leur caractère divin, c’est que Rouquemoute et Gros Bide sont partout, voyez-vous. Ils m’attendent devant la porte des chiottes. Ils me suivent dans l’escalier. Ils ne me quittent jamais du regard. Ils dorment sur mes godasses et pissent dans le couloir. Et réciproquement.

En revanche, je viens de réaliser qu’un léger détail pourrait faire merder mon génial calcul. C’est bien beau de me pointer avec deux chats, mais vous vous rappelez que les dieux égyptiens ont des têtes d’animaux ? Bon.

Vous vous rappelez de celle d’Anubis ?

Voilà.

C’est un chien.



* Disons Mourir pour les Nuls ou Jugement dernier : quel avocat choisir ?

** Et en espérant qu’ils aient oublié cette histoire de stérilisation et de coupage de glaouis, évidemment.

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Ornithorynque #259

La stupeur est revenue. Janvier puis novembre et la même hébétude. La même incapacité à décrocher des écrans, de ce besoin maniaque de suivre, de savoir, d’apprendre où et comment on a frappé, cette même impatience de l’annonce suivante. La même émotion, la même amertume devant la bêtise inouïe de cet amour du néant qui a frappé. La même sensation de voir notre cerveau pédaler dans la choucroute, incapable de s’extraire de la minute présente.

Des jeunes gens qui tirent sur d’autres jeunes gens dans un but qu’on ne parvient pas même à s’expliquer. Des hommes habillés de mort, décidés à quitter ce monde en emportant le plus grand nombre de leurs semblables avec eux.

Cette sidération ne reflète finalement que notre habitude de la paix, notre accoutumance à l’innocence paisible de ceux qui vivent leur vie sans d’autres risques que ceux de l’accident ou de la maladie. Seuls les policiers, les militaires, les soignants, les pompiers et quelques autres savent encore ce qu’est la violence du monde. Nous avons oublié ce que cette ligne de défense collective encaisse pour nous.

Pour la plupart d’entre nous, la violence est abstraite. Nous ne la touchons plus du doigt qu’exceptionnellement.

Nous ne savons plus comprendre, nous ne savons plus penser la violence comme nous ne savons plus penser la mort, la nôtre ou celle de nos proches – Philippe Ariès l’écrivait voici quarante ans. Quand elle frappe avec cette puissance de pilon industriel, elle nous stupéfie. Nous nous sentons faibles et perdus. Nous nous sentons impuissants et pire, nous nous sentons dépourvus de toutes les armes nécessaires, à commencer par la plus précieuse sur la durée, notre capacité à penser.

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Le plus terrible arrive. Nos pancartes qui proclament que nous n’avons pas peur sont des mensonges pour enfants. Nous avons peur et comme tous ceux qui ont peur, nous nous apprêtons à nous ruer dans les bras de ceux qui, sincèrement ou cyniquement, nous feront l’intenable faiblesse de nous protéger.

Une partie de notre âme cède à l’envie viscérale de se cacher la tête sous la couverture, quitte à ne plus pouvoir sortir de la chambre. Des amis, des proches, des inconnus, des hommes politiques : combien n’ont déjà à la bouche que la réponse à la vieille alternative piégeuse qui veut troquer la liberté contre la sécurité ? Remettre en cause la valeur de cet échange qui n’a jamais marché et qui ne marchera jamais devient de plus en plus difficile et le sera toujours davantage, à chaque fois que la stupeur nous saisira encore.

On parle de naïveté, de faiblesse. On parle de sécurité. On parle de nécessité. On dit que quand même. On va jusqu’à parler de complicité avec la terreur quand on tente de dire autre chose. On parle de réalisme.

On perd toute foutue mesure et toute foutue mémoire. Parlons réalisme, donc : qu’est-ce qu’un peuple qui proclame l’envie de ne pas changer ce qu’il est pour se ruer dans les bras de ceux qui lui promettent l’impossible, sans prendre le temps de regarder à quel prix ?

Un paradoxe vivant.

Le plus terrible serait de saper nous-mêmes ce que nous sommes, de céder aux promesses des marchands de bonbons, que leur petite boutique parie sur la haine du premier bouc émissaire venu ou sur n’importe quelle autre solution simple et simpliste. De céder à celui qui lui promet de le traiter comme un éternel enfant pour mieux le rassurer ? De celui qui prétend le surveiller pour son bien.

Ce ne sont que miroirs et fumées. Du cynisme et plus profondément encore, peut-être, la marque de leur propre peur infinie.

C’est toujours pour notre bien. « Une loi vous protégera, une de plus ; un fichier vous protègera, un de plus. Un algorithme vous protègera, un de plus – c’est pour votre bien, ça en vaut la chandelle, qu’est-ce qu’un peu de liberté, en définitive ? »

Eh bien c’est nous – ou plutôt, c’est que nous prétendons défendre et incarner, et nous sommes au pied du mur.

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Ornithorynque #258

Le cabinet du 38B est fermé – celui qui se trouvait à droite au bout du parking, après l’allée en côte, vous voyez ? Il y a un rectangle vide au milieu des plaques fixées sur les grilles, à l’entrée de la résidence. Le répondeur est coupé. Le pédiatre a pris sa retraite.

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Dans le train qui m’amenait en Bourgogne, j’ai passé un moment à essayer de me figurer le nombre de moutards que tu avais pu examiner sur ta grande table d’examen noire. J’ai renoncé. D’abord parce que j’ai toujours été une buse en maths, ensuite parce que je m’y perdais, ça faisait trop de milliers. D’autant qu’il n’y avait pas que le cabinet ; la clinique, la maternité, l’hôpital, les crèches… Tu faisais le médecin de partout, même à la maison. Mais le cabinet, c’était ton chez-toi de toubib. Tes diplômes dans le dos, Hippocrate sur le mur d’en face de ton grand bureau de bois sombre. Des bouquins partout, dont un alléchant « L’art de péter » sur lequel je préfère ne pas m’étendre. Les chaises réservées aux parents encadraient deux fauteuils modèles réduits pour les moujingues.

Je me souviens que j’ai été un de ces mômes. Je me rappelle ces foutus abaisse-langues qui me laissaient à chaque fois à deux doigts de te dégobiller sur les pompes. De l’imprimante où je venais faire mes photocopies, au collège et au lycée. Des grands crocodiles en mousse bleus et verts qui sont restés des années dans la salle d’attente. Des vaccins que tu as toujours réussi à injecter l’air de rien, quitte à recourir à des procédés parfaitement déloyaux. Du marteau à réflexe et de tes ordonnances que tous les pharmaciens de la ville redoutaient d’avoir à déchiffrer. Enfin ça, c’était avant la carte vitale, les PC, les imprimantes, les spiromètres et cet infernal bordel que tu as réussi à semer à force d’accumuler vingt kilomètres de câbles, quatorze claviers et vingt-sept souris dont une devait bien fonctionner, avec un peu de chance.

Trente-cinq ans de pédiatrie de ville. Trente-cinq ans de médecine de tous les jours – et de toutes les nuits, souvent. Je me souviendrai longtemps de la sonnerie aigrelette du téléphone en ébonite verte posé sur le carrelage du premier étage, les soirs de garde.

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Ce qui me vient, en pensant à ton cabinet, c’est aussi la tête que tu faisais parfois en rentrant. Épuisé, inquiet – triste, des fois. Plein de fois. Je me souviens qu’un jour, nous avions parlé de la pédiatrie, de ce que ça avait de particulier.

Tu m’avais expliqué que ce n’est pas toujours facile de soigner un nouveau-né qui fait des bulles en te pissant sur la cravate plutôt que te dire franchement ce qui va de travers, ce petit couillon. Tu avais ajouté qu’un pédiatre, ça soigne le plus souvent des enfants en bonne santé. Bon, d’accord, des fesses rouges, une petite bronchite et une tendance à chier mou – mais enfin rien de grave. Sauf que ça suppose de toujours être sur les dents, pour ne pas s’habituer à considérer que tout va bien. Et puis des fois, ça merdait.

Et c’est dur parce qu’ils sont petits, que c’est rare et que quand ça se termine mal, tout devient d’un noir de suie, d’un noir de mort. J’ai aussi tenté, dans ce train, de me rappeler combien de petits patients tu avais vu mourir – on pense à de drôles de choses, quand on vient aider son père à ranger son cabinet médical parce qu’il part à la retraite. Je me suis imaginé ces moments où l’alarme se déclenchait. Je me suis demandé ce qu’il t’était passé par la tête, ces jours où tu avais du te retourner pour dire aux parents qu’il allait falloir faire un examen – et que tu savais très bien ce qu’on risquait de trouver. Je revois le visage que tu avais, certains soirs. Ton silence, aussi.

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Mais il y a eu tellement de marrades, aussi. Tellement de jours où tu revenais avec un sourire jusqu’aux oreilles parce qu’un gamin t’en avait sorti une bien bonne. Tu te souviens des deux mômes que tu avais trouvés étendus les bras en croix dans le coffre à jouets, sous les yeux de leur mère effondrée ? Leur grand-mère venait de mourir et ils jouaient tout naturellement à mémé dans le cercueil… Ou de cet autre petit moutard qui avait fauché un poisson dans l’aquarium de son père pour te l’amener – mais dans un sopalin, coincé au fond de sa poche et un peu plus mort que Toutankhamon. Il y a toujours un petit truc particulier, dans ces histoires de médecin, comme un écho grave.

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C’est aussi dans ce cabinet, un certain soir, que tu t’es assis à ton bureau pour souffler deux minutes, épuisé par ce sacré mal de bide que tu traînais depuis le matin en te soignant comme tous les toubibs du monde, c’est-à-dire mal et à coups de cafés et d’aspirine. Je n’ai jamais compris comment tu avais pu passer à côté ; je me souviens que tu as appelé ce soir-là à la maison, je devais avoir 13 ou 14 ans. À ta voix, j’ai compris que quelque chose n’allait pas et je suis allé te voir.

Un mal de bide, tu parles. Une appendicite, oui, une saleté qui avait viré à la péritonite pendant que tu vaccinais des moutards en faisant comme si la douleur n’existait pas. Tu t’es retrouvé aux urgences et je crois bien que ça n’est pas passé loin de la vraie cagade.

C’est ça, tu vois, ce bureau, pour moi. Mon père assis, la tête dans les mains, une sueur glacée au front et cette voix qui n’allait pas. Je ne serai jamais médecin, mais ce soir-là, j’avais compris.

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Il n’y aura pas de nouveau pédiatre, au 38B. Il n’y a plus beaucoup de médecins que ça tente, de s’installer. Trop d’emmerdements, de tracasseries et de gratte-papiers qui t’expliquent la médecine depuis leur tableur Excel.

Il y aura des gens. C’est pour ça qu’on a commencé à vider deux trois trucs ensemble, en tentant de ne pas trop s’attarder sur tout ce qui s’était échoué sur la plage, pendant trente-cinq ans. Des dossiers à ne plus savoir qu’en faire, de la paperasse, des boîtes de médicaments et de lait premier âge. Comme t’es du genre pudique et que moi aussi, on n’en a pas trop parlé, mais j’étais heureux d’être là. Et fier de toi. Ce n’est pas n’importe quel métier, merde. Ce n’est pas n’importe quel engagement. C’est ça, l’humanisme, en somme ; soigner des bébés, soigner des têtes, prendre soin des gens.

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À la place, il y aura peut-être un couple, va savoir. Peut-être qu’il y aura un bébé. Ce serait bien, ça – les voisins sont habitués à ce que ça braille, de toute façon.

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À la porte d’entrée, les parents qui quittaient ton cabinet tombaient sur ce petit papier imprimé, scotché à la porte :

« Vous partez du cabinet : merci de votre visite. Avez-vous votre carte vitale avec vous ? N’avez-vous pas oublié de demander un certificat ? Votre ordonnance est-elle bien rangée ?

Et le plus important : doudous, gants, bonnets ne sont-ils pas restés dans la salle d’attente ? »

 Pense bien à tes gants et à ton bonnet aussi, mon papa.

Ne prends pas froid. Vérifie aussi, des fois que t’aies une manière de doudou qui traîne sur une chaise ou sur le bureau. N’oublie rien, surtout.

Au revoir, docteur.

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Ornithorynque #257

Je sais que j’ai beaucoup parlé de morts, ces derniers temps. Des morts célèbres, surtout. Celles de janvier, par le plomb et la fureur ; celle de Pratchett, par la maladie.

C’est encore elle qui a fini par cogner à la porte de la chambre de ma marraine, cette semaine, après l’avoir fait lanterner bien des jours dans cette clinique.

C’est une mort inconnue, celle-ci ; une ride sur la surface des choses qui n’appelle pas à elle les unes des journaux, pas plus que les foules dans les rues ou l’émotion partagée de millions de lecteurs autour du monde. C’est une petite mort discrète et presque timide, une mort qui s’excuserait presque pour le dérangement. Et pourtant, l’épouse, l’amie, la marraine qui vient de prendre la route pour je ne sais où – cette femme était une reine de cœur.

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Une reine par sa mort, d’abord. La Rochefoucauld écrivit un jour que le soleil ni la mort ne se regardent fixement ; La Rochefoucauld avait tort. Elle est morte avec le courage de ceux qui la regardent bien en face alors même qu’ils la voient venir depuis des mois, lointaine d’abord et puis plus proche, toujours plus proche jusqu’à vous toucher, jusqu’à occuper tout l’espace. Elle l’a regardée et elle l’a maîtrisée. Sans doute pas à chaque seconde, non, sans doute pas sans ce sursaut de peur que nous cherchons tous à chasser sous un repli de l’âme quand nous pensons à notre propre fin. Mais elle a tenu, sans exprimer un mot de regret de partir avec tant d’avance, elle qui faisait si jeune pour sa mort.

L’amoureuse des humanités est partie en stoïcienne. Lorsque je l’ai vue la dernière fois, si creusée et si petite dans ce fauteuil banal d’une chambre banale, elle n’a pas eu un mot pour elle-même. Elle m’a demandé comment j’allais, comment se portaient les miens. Le crabe lui griffait le corps et l’esprit et elle le tenait en respect. J’aimerais pouvoir me dire que je mourrai ainsi, lucide et sans plier.

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Une reine par sa vie ensuite. Ce n’est pas facile, de parler d’elle. Sa vie, son mari, ses enfants et son métier d’enseignante ne disent pas tout ce qu’il y avait dans ce beau sourire qui était le sien. C’était un sourire porté par le regard de ces beaux yeux qui pétillaient, amusés, intelligents, un sourire entier, sincère et heureux d’être un sourire. Il y en avait tant, là-dessous ; on ne sourit pas ainsi sans profondeur. Et Dieu sait qu’elle en avait, sous une fausse naïveté qui faisait notre joie. Sa famille en sait infiniment plus long que moi sur ce qu’elle fut ; ma mère, dont elle fut l’amie d’une vie entière, autre chose encore. Tant de thés partagés, de spectacles et de livres discutés. De confidences, d’inquiétudes murmurées. Tant de constance par beau temps comme sous la grisaille.

Moi, le filleul, j’ai le souvenir d’une fidélité de tous les instants. Chaque année, à mon anniversaire comme à Noël, je savais où que je sois que m’attendrait en Bourgogne un paquet à mon nom, et dedans un cadeau soigneusement choisi. Pendant 39 ans. Cela fait 78 preuves d’amour et de fidélité – parce que c’était ça, qui était emballé sous le sapin, ça et pas un livre ou une écharpe. Ce n’est pas grand-chose, disait-elle et dirait-elle encore. C’était l’essentiel, le signe d’une présence qui ne m’a jamais failli.

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Il y a quelques années, j’ai traversé une sale période – de celles qui ne s’effacent pas mais dont on cicatrise. Au milieu de ceux qui sont venus à la rescousse, famille et amis, il y avait ma marraine. Elle m’a écrit, conseillé, elle a calmé la colère, la tristesse et les regrets. Elle m’a aidé à cicatriser avec affection, avec calme et avec un recul inouï.

Elle avait signé ainsi l’un de ses messages : « n’oublie pas que tu as ta vieille marraine qui adorait promener le long des quais de Saône ce petit garçon si affectueux, si doué pour la vie ».

Je n’ai plus grand-chose d’un petit garçon, à bientôt 40 ans. Le cheveu se fait rare, les pattes au coin des yeux se creusent doucement. Mais il en reste quelque chose, tu vois : je me souviens de ces promenades sur les quais, Jacqueline. Je m’en souviendrai tant que j’aurai de la mémoire.

 - S.T.T.L -

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Ornithorynque #256

Profitant d’un célibat de dix jours, je me suis lancé dans une tâche à ma mesure : repeindre le salon. Une de ces expériences humaines exigeantes, enrichissantes, qui vous font mûrir un homme. Journal de bord.

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22h00 : Je me couche tôt avec la sincère intention de me lever dès potron-minet le lendemain, histoire d’abattre le plus de boulot possible. Bon, juste un dernier petit tour sur Twitter.

4h02 : extinction des feux.

6h00 : le réveil sonne.

6h05 : le réveil resonne.

6h10 : le réveil reresonne et bat dans la seconde suivante le record mondial de plongeon artistique dans le bac à linge, départ arrêté. Je me lève avec la belle joie de vivre du zombie moyen pour me diriger vers la machine à café. Je me tire un jus non sans avoir du botter le cul de Rouquemoute et Gros Bide, tirant ainsi les conséquences d’une approche irréconciliable de la hiérarchie des tâches matinales.

6h12 : je parviens à me dégager de Gros Bide, mais Rouquemoute en profite pour me lacérer le scrotum d’une griffe agile avant de fuir sous la bibliothèque, une bande d’épiderme de 34 cm² dans la gueule. Je cède et remplit finalement leurs bols de croquettes avant de m’autogreffer les canouilles à l’aide de quelques agrafes et d’un tube de colle forte.

6h23 : je dégoupille une boite de thon que je lance dans le jardin pour échapper à Rouquemoute et Gros Bide qui réclament une deuxième tournée. Ils se ruent dehors, je referme la porte vitrée : mon piège a parfaitement fonctionné.

6h28 : j’ai perdu un escabeau de deux mètres de haut, en aluminium brillant. La maréchaussée refuse – avec un mépris incroyable, bravo, vive la France, et dire qu’on paye des impôts – de lancer une alerte enlèvement.

7h02 : j’ouvre à Rouquemoute et Gros Bide qui s’amusent à faire couiner leurs griffes le long de la vitre. En me regardant.

7h16 : je fais un point rapide sur le matériel qu’il me manque pour attaquer. En dehors des pinceaux, de la peinture, des rouleaux, du décapant, des chiffons, d’un seau, des bâches de protection, des rouleaux de protection et d’un jeu complet de couverts à saucisses à toutes fins utiles, il ne me manque pratiquement rien.

7h32 : je retrouve l’escabeau dans le bac à légumes. Pour fêter ça, je me rue sous la douche avec lui, pour un court moment d’échanges et de tendresse.

8h27 : je sors de la maison pour me rendre chez Casto.

8h28 : je rentre à la maison le temps de passer un slip de chantier, un short de chantier, un t-shirt de l’Olympique Lyonnais de la saison 2002, une paire de chaussettes rouge canari et deux chaussures de ville vernies, quoique dépareillées. J’espère qu’un nombre raisonnablement restreint de femmes affolées se jettera sur moi sur le trajet, je n’ai pas tout à fait que ça à foutre.

9h04 : après avoir finalement repoussé assez peu d’admiratrices hystériques, je me retrouve planté l’œil vide au milieu de l’allée 4, hébété devant le monde de possibles que m’offre le rayon peinture. Je tente de me souvenir de la nuance repérée au terme d’une période de réflexion de huit secondes avec l’Être Aimé, huit jours plus tôt, et notée consciencieusement sur un morceau de papier cul dont je ne m’explique d’ailleurs pas la disparition. J’hésite entre les couleurs Cuisse de Biche Égorgée, Vomi d’Ivrogne et Fleur de Nave Vinaigrette.

10h34 : au terme d’une brève attente de 37 minutes en caisse, je règle une facture équivalente à deux fois la dette grecque. C’est lorsque j’atteins la voiture avec au visage le sourire éclatant du type ruiné mais ravi que je constate que j’ai oublié de prendre une brosse à rechampir. Je me dirige à nouveau vers le magasin en m’autobottant le cul.

14h57 : je suis enfin en mesure de m’y mettre, après avoir ligoté les deux chats pendant leur sommeil, vidé la bibliothèque à la pelle à neige et déplacé les meubles selon la bonne vieille technique du coup de tatane dans les bas de caisse.

Il ne reste plus qu’à protéger rapidement le sol puis à placer les scotchs de protection, ce qui ne devrait pas prendre bien longtemps. Il suffira ensuite de transférer le contenu du Pot A sur les parois B en tentant d’étaler le moins de peinture possible sur le sol C et les lunettes D.

16h53 : assis seul et en pleurs au milieu du salon, je finis enfin d’enlever entre deux reniflements les morceaux de bande collante qui me tapissent le dessous des aisselles, les sourcils et une série de zones qui échappent le plus souvent au bronzage. Ce petit épisode de désespoir est pourtant vite passé : le salon est enfin prêt à me voir aligner ces larges coups de rouleaux qui lui donneront une nouvelle fraîcheur en un clin d’oeil.

23h16 : je viens enfin de terminer la petite grille chiante sur le dessous du radiateur, non sans avoir dû adopter à cet effet la 17e posture du Haṭha Yoga Pradipika, dite du Héron Incurable. Heureux et fier, j’enfonce aussitôt mon pied droit d’un mouvement souple et décidé dans le pot de peinture.

23h17 : ma chaussure droite étant parfaitement repeinte, je choisis de la laisser sécher sur le toit du voisin qui me semble l’endroit le mieux exposé à la brise nocturne.

3h02 : bien décidé à me coucher tôt, j’achève enfin le rechampissage [1] des murs. Il ne me reste plus qu’à passer au rouleau pour parachever le travail.

4h36 : voilà une besogne rondement menée : les murs brillent d’une pâle lueur dans la nuit calme où chantent les grillons et toussent les oiseaux. Le silence n’est troublé que par les mugissements  abominables des chats enfermés dans les chiottes depuis 16 heures. Je les libère d’un geste magnanime et épuisé.

4h54 : une fois enlevé 800 grammes de poils des murs contre lesquels ces deux couillons se sont bien entendu frottés, je refous Rouquemoute et Gros Bide en préventive, non sans les avoir décapé au lance-flammes et bâillonné au béton armé.

5h12 : Je suis bien content.

Vivement demain pour la seconde couche.



[1] Si, ça existe. Ha !

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Ornithorynque #255

Loin de moi l’idée de me faire solennel, mais il existe des moments graves dans la vie d’un homme, des jours décisifs.  De ceux qui résument en un court instant la fragilité et la grandeur de l’humaine condition. Des épiphanies de l’ampleur de celle qui frappa Paul sur la route de Damas.

J’ai récemment vécu ce phénomène non sur le chemin poussiéreux de la capitale syrienne, mais sur celui qui mène à la porte du fond du couloir, à droite. Comme j’approchais, une lumière venant des gogues m’enveloppa soudain de sa clarté. Je tombai à terre et j’entendis une voix qui me disait : « pourquoi me persécuter ? ». Mes compagnons de route, Rouquemoute et Gros Bide, s’étaient arrêtés muets de stupeur : ils entendaient la voix mais ne voyaient personne.

Après trois jours de jeûne et de prière me tombèrent des yeux comme des peaux de saucisson et l’évidence enfin me frappa : il était très largement tant de changer les cagoinces, à en juger par la fissure qui s’élargissait dans le socle. Tôt ou tard, elle promettait de me retrouver brutalement basculé cul par-dessus tête, les cheveux le crâne trempé par 8 litres de flotte plus ou moins limpide et des éclats de faïence plantés dans le fion.

Il fallait agir avec la plus grande célérité.

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Seulement voilà, quelles chiottes choisir ? Arrivé dès l’aube dans une grande surface dont je tairai le nom, j’ai été frappé de stupéfaction. Au départ, je venais pour acheter des chiottes, moi. Un truc blanc, dur et froid, avec un siège en plastique destiné à se préserver la zone fessière au moment de se libérer des fruits de digestions plus ou moins harmonieuses.

Je m’attendais à disons trois ou quatre modèles, soit la limite haute du choix que je peux personnellement affronter quand je fais des courses, qu’il s’agisse de choisir un slibard, une paire de grolles ou donc des toilettes. Naïf que j’étais. Je me suis retrouvé face à huit allées de vingt mètres chacune.  Et partout, des gogues ; une orgie, un festival de ouatères. Des laids, des beaux, des grands, des petits, des blancs, des noirs, des rouges, des gros farfelus, des petits joufflus.

Que de formes ! Que de couleurs ! Que de faïences, que de chromes ! Quelle fête des sens !  Des dizaines, des centaines de modèles de tous les prix, de toutes les qualités, le rêve éveillé d’un Marcel Duchamp qu’on imagine ému à l’extrême, au bord de l’épectase, frôler d’une main tremblante chaque pièce en défilant avec un enthousiasme enfantin de travée en travée. Un précipité vertigineux de l’histoire sanitaire mondiale, entre tradition et modernité, un étalage baroque de la grandeur de l’esprit humain, un inventaire de toutes les trouvailles technologiques que l’homme a pu inventer pour se soulager dans les conditions les plus extrêmes.

Des toilettes sèches, des toilettes suspendues, des cuvettes XXL, des réservoirs qui vous promettent les chutes du Niagara dans les goguenots, des sanibroyeurs dont les étiquettes vantent la puissance affolante, capables de vous débarrasser dans un bref rugissement des conséquences intestinales des banquets les plus gargantuesques. Et des bidets ! Doux Jésus, des bidets, ces bidets qu’on croyait disparus avec les derniers bordels de Pigalle et des Boulevards ! Grossière erreur : le bidet est bien vivant, le bidet fait fureur, le bidet s’affiche dans toute sa gloire retrouvée.

Ô Humanité ! Ô race industrieuse !  Et quels progrès réalisés au service de nos systèmes digestif et urinaire depuis le temps de ces latrines romaines communes dont la rude convivialité cachait mal un niveau d’hygiène modéré.

Et une seule éponge trempée dans du vinaigre pour tout le monde. Bon appétit.

Et une seule éponge trempée dans du vinaigre pour tout le monde. Bon appétit.

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Ma catégorie préférée reste probablement celle de ces modèles venus du pays du Soleil Levant, qui proposent une alternative audacieuse aux contorsions qu’impose le traditionnel torchage cher aux fessiers occidentaux. Grâce au récit qu’a fait Rabelais des longues et minutieuses recherches de Gargantua sur le sujet, on connaît de longue date le meilleur torchecul possible. Je ne peux que laisser la parole à ce bon docteur en gai savoir :

« Mais concluent, je dys et mantiens qu’il n’y a tel torchecul que d’un oizon bien duveté, pourveu qu’on luy tienne la teste entre les jambes.  (…) car vous sentez au trou du cul une volupté mirificque, tant par la doulceur d’icelluy duvet que par la chaleur temperée de l’oizon laquelle facilement est communicquée au boyau culier et aultres intestines, jusques à venir à la region du cueur et du cerveau. Et ne pensez que la beatitude des heroes et semi dieux (…) soit en ambrosie, ou nectar (…). Elle est en ce qu’ilz se torchent le cul d’un oyzon, et telle est l’opinion de Maistre Jehan d’Escosse.»

"Celui-là, je vais l'appeler Moltonel."

« Celui-là, je vais l’appeler Moltonel. »

Seulement voilà : en ces temps où on ne pourra bientôt plus nucléariser des poulpes ni gaver des canards sans avoir la SPA sur le dos, trouver assez d’oisillons duveteux pour procéder quotidiennement à ces opérations d’hygiène élémentaire relève du parcours du combattant.

L’avenir vient donc du Japon, m’a expliqué le préposé du rayon Ouatères, dans une atmosphère relativement surréaliste, surtout à neuf heures du matin un samedi. Il m’a vanté avec un lyrisme lamartinien les giclettes d’eau délicieusement tiède que projette la petite douchette aménagée dans la cuvette. Elle vous cible automatiquement le boyau culier cher à Gargantua et vous nettoie tout ce bonheur en un clin d’oeil avant de vous ventiler le popotin pour sécher l’ensemble.

Mon mauvais esprit m’aura sans doute privé du progrès : quand je lui ai demandé si je pouvais tester cette belle invention, il s’est vexé. Et je suis reparti avec un modèle passéiste et réactionnaire qui me donne cela étant toute satisfaction.

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Publié dans Les chroniques | 2 commentaires