Ornithorynque #215

C’est avec beaucoup de tristesse que je vous l’annonce : je suis à l’article de la mort. Du fond du canapé de mon lit de douleur, je ne peux que constater la progression du mal qui m’épuise. Tremblant d’une fièvre qu’aucune thérapeutique humaine ne parvient à enrayer, j’attends le prêtre qui viendra m’administrer les derniers sacrements. Dans les soubresauts de mon agonie, le souffle court, je m’élève vers Dieu dans un dernier élan afin :

  • De confesser cette sombre affaire de lessive déversée dans le bénitier de la cathédrale Saint-Jean, Chalon-sur-Saône, Bourgogne, France. J’étais petit et j’avais de mauvaises fréquentations. Mais j’ai bien rigolé.
  • De le prévenir qu’il est bien inutile de me chauffer la place prévue à sa droite, dans la mesure où on pourrait présentement me cuire une entrecôte sur le cul et que je m’en occuperai donc personnellement.

Les virus se précipitent en rangs serrés à l’attaque de mes cellules épuisées, à peine freinés par la résistance désespérée d’anticorps héroïques mais dépassés. Dans chaque fibre, on sonne la retraite. Dans chaque articulation, on sonne l’arthrite. C’est Alésia, c’est Diên Biên Phu, c’est le dernier carré des grognards à Waterloo. Déjà, une lumière se présente au bout du tunnel.

Dit autrement, j’ai un gros rhume.

___________

L’homme et la femme sont incontestablement inégaux face à la maladie. Une analyse statistique approfondie, menée auprès de l’ensemble des adultes de sexe masculin d’un foyer anonyme du nord de la France, permet d’établir scientifiquement qu’à diagnostic égal,  l’homme souffre bien davantage que la femme.

Pourquoi ? En l’état actuel de nos connaissances scientifiques, nous en sommes réduits à de simples conjectures. Sans doute le réseau neuronal féminin, notoirement plus sommaire, la protège-t-elle mieux de la douleur que l’homme, cet être sensible à l’âme élevée et au tempérament artiste.

La prise en compte de la souffrance est l’un des grands axes de la recherche médicale, mais il faudra quelques années avant qu’on trouve comment réduire l’expression de la douleur masculine à l’aide d’autre chose que d’un bâillon. Au quotidien, mesdames, quelques conseils ne sont donc pas inutiles pour prendre en charge correctement votre compagnon à poils courts et lui rendre sa joie de vivre naturelle. Bien traité, il recommencera rapidement à batifoler au sein du foyer, à bricoler n’importe comment et à regarder du football à la télévision en se grattant les canouilles, signe de bonne santé.

L’homme est ainsi fait que toute augmentation de sa température interne, fut-elle minime, provoque l’apparition d’une série de symptômes que seul un béotien peut croire disproportionnés : ils sont au contraire à prendre très au sérieux. Comment reconnaître un homme malade (homo aegrotum) ?

  • Tout homme malade entre immédiatement en agonie ;
  • Il le fait savoir avec une vigueur rassurante ;
  • Son comportement change : jusqu’ici farceur et joyeux, il se réfugie sous un plaid et prend toute la place sur le canapé, un thermomètre au coin du bec, tout juste vêtu d’un vieux t-shirt, d’un calcif en ruine et d’une robe de chambre en pilou ;
  • Après une longue série de reniflements aux sonorités variées, il trouve la force d’expulser huit litres de glaires dans un mouchoir. Il se plonge alors dans la contemplation attentive du résultat obtenu, contemplation qui peut aller jusqu’à la torpeur ;
  • Sa diction est compromise : « bêbe si j’ai très bal bartout, je beux bien que tu m’abortes un vouiski  dant que d’es debout, mon abour » ;
  • Il a la truffe tiède, la prunelle humide et grogne quand on l’approche ;

Mais comment soigner un homme malade ? C’est là qu’est le hic. Son comportement rappelle celui de l’homme au volant : paumé jusqu’à la garde, tout conducteur lambda refusera énergiquement de demander son chemin à un passant. De même, tout homme malade préfère se pendre plutôt que d’avaler un médicament dans la mesure où il est de toute façon trop épuisé pour pouvoir soulever une dose de sirop, surtout dans une cuillère à café en inox massif. Il préfère gémir que « non, ça ira » d’un air mourant.

Dans ces conditions, les options sont réduites. L’aide que vous pouvez lui apporter est d’ordre essentiellement psychologique.

  • Par principe, évitez toute proposition de traitement par suppositoire. Vous vous heurteriez à une opposition violente du malade, surtout si vous proposez de procéder vous-même à l’insertion. Si vous avez déjà le suppositoire à la main, rangez le rapidement hors de sa vue et rassurez-le d’une voix douce, il finira par descendre du lustre.
  • Évitez les commentaires désagréables ou sarcastiques. Une phrase comme « Eh ben heureusement que vous n’accouchez pas » ou « La prochaine fois, t’éviteras de te balader cul nu toute la journée quand il fait douze degrés » est à proscrire.
  • Faites-lui comprendre à demi-mot que vous avez bien conscience du fait qu’à côté de ce qu’il traverse, les tortures subies par les prisonniers de Klaus Barbie relevaient de l’innocente chatouille.
  • Lorsqu’à la question « je peux te laisser, maintenant ? », il répond « non, vas-y, je ne veux pas t’embêter » en prenant sa tête de héros courageux, sachez qu’il pense exactement le contraire. Faites-lui un gros câlin.

Ajoutons, Mesdames, que sortir du placard un déguisement d’infirmière sexy est toujours un plus qui peut contribuer à améliorer la condition du mourant de façon spectaculaire.

Le lien entre le patient et le corps médical, base d’un traitement efficace.

Partagez !
Ce contenu a été publié dans Les chroniques. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

6 réponses à Ornithorynque #215

  1. Anne-Sylvie dit :

    Excellent, je confirme, j’ai le même à la maison !

  2. Martha dit :

    Eh ben, a force de suivre tes déboires tous les jours sur Twitter, j’avais oublié que tu écris aussi des phrases de plus de 140 signes. Je viens de me faire une petite cure /piqure de rappel (non, ça de fait pas mal) d’ornithorynque – le 214 est particulièrement beau. Bises.

  3. Plastie & Cie dit :

    Hahahaha, je REVE d’avoir un « malade » comme toi !! Parce que mon mec, c’est le genre qui se casse la gueule en moto et qui vient te voir (au mieux) 5H après et te colle une plaie BEANTE sous les yeux en disant « on voit l’os là non ? tu crois qu’il faut aller aux urgences ou tu te sens de refermer ? » (JE SUIS PAS INFIRMIERE BORDEL), qui finit à l’hosto avec un bras cassé/platré mais qui, après avoir fait enlever le plâtre 2 jours après parce que « Docteur vous comprenez, j’ai du mal à conduire avec », « oublie » d’aller faire retirer les fils. Les fils, justement, TU les découvres 6 mois plus tard en voyant l’homme en tee-shirt (« mais c’est quoi ce truc bleu au milieu de ton coude ») et TU les découpes (la chair avec) entre deux évanouissements (mais l’homme, fier, garde sa superbe pendant que tu découpes hein, parce qu’après tout il l’a bien cherché…).

    Bref, moi je VEUX un mec qui prétend qu’il est mourant dès qu’il est enrhumé, c’est RASSURANT.

    (et remercie-moi de t’épargner les détails – a posteriori amusants – de l’épisode estival au cours duquel j’ai bataillé QUATRE HEURES pour qu’il me laisse appeler le SAMU parce que, c’est bien connu, « une phlébite et une embolie – massive et bilatérale indeed – ça guérit tout seul »)

  4. Gy^ dit :

    Je n’ai pas de commentaires particuliers mais je voudrais savoir s’il est possible d’avoir de bonnes adresse où se procurer le déguisement dont il est question à la fin. Est-ce qu’il faut se munir de sa carte vitale pour l’acheter et dois-je contacter ma mutuelle moi-même ou bien Noémie s’en charge toute seule ?
    Existe-t-il des modèles déjà pourvus de femmes à l’intérieur, au cas où un pique de fièvre se ferait sentir pendant que Madame est à son cours de macramé, voire pire, si une migraine foudroyante venait à survenir un jour d’ouverture de soldes ?
    Je trouve enfin qu’il y a de bien meilleurs conseils ici que sur Doctissimo.

    • Jean-Christophe dit :

      Attention, j’attire ton attention sur le fait que se faire délivrer ce type d’uniformes lorsqu’ils sont occupés par quelqu’un d’autre que toute compagne légitime peut avoir de sérieux effets secondaires : forte migraine, enfoncement crânien, bris de vaisselle… Sans compter des frais annexes, par exemple le rachat d’un rouleau à pâtisserie neuf.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>