Ornithorynque #225

Il y a bien longtemps, dans une galaxie lointaine, très lointaine, j’étais étudiant. En dépit de témoignages d’ailleurs douteux, ça ne se limitait absolument pas à draguer des filles ou à jouer au baby-foot avec une réussite d’ailleurs aléatoire dans les deux cas. On ne fait pas gamelle à tous les coups, si je puis dire.

Je travaillais, aussi. Un beau matin, mon professeur préféré – « Captain, oh my Captain  ! » – nous a confié un travail. Je suivais un de ses séminaires, conçu comme une première approche destinée à des historiens en herbe. Il s’agissait de comprendre ce que c’est qu’une source en histoire, à l’occasion d’un petit travail de recherche que je conserve toujours aujourd’hui, quinze ans après. La rechercher, la découvrir, l’analyser, la tortiller dans tous les sens pour lui faire dire ce qu’elle a à dire.

Le minuscule sujet qu’il avait accepté de me laisser creuser m’a mené à une petite salle des Archives Départementales de Mâcon, Bourgogne, France.

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Tirez sur le zigouigoui : vingt kilos d’archives atterriront sur vos orteils. Le poids de l’Histoire.

Il faisait un temps magnifique. La lumière dans la salle devait avoir été conçue à Hollywood pour être aussi dorée. Perdu parmi des dizaines de chercheurs silencieux, je me suis retrouvé pour la première fois de ma vie face à des sources historiques.

C’était des lettres que j’avais sous le nez, en l’occurrence, des messages datant de la Seconde Guerre mondiale.  Je me suis mis au travail. L’encre était souvent  passée, un peu moins lorsque les lettres étaient rangées dans leurs enveloppes.

Il y avait de tout, dans ces correspondances. Des courriers privés, des réponses administratives écrites sur des feuilles à en-tête de la République française –mention rayée d’un trait de plume et remplacée par une autre : « Etat Français ».

Je me souviens du récit d’un patron de bar qui assurait à un copain de régiment que les Allemands pouvaient bien rentrer dans la ville, ce n’était pas dans son restaurant qu’ils trouveraient une bouteille intacte : ils avaient cassées toutes celles qu’ils n’avaient pas bues, et Dieu sait qu’ils en avaient bues. Je me souviens d’une autre, signée d’un type qui trouvait l’occupation allemande proprement scandaleuse : les soldats allemands payaient moins chères leurs bières au café et leurs femmes au bordel que des braves types dans son genre. Je rigolais tout seul à la lecture des malheurs du pauvre René .

Au milieu de tout ça, il y avait dans une liasse à part un bon paquet de courriers qui avaient été adressés à la Ortskommandantur ou à la sous-Préfecture.

Des lettres de dénonciation. Anonymes ou non d’ailleurs.

Je n’en avais jamais vues avant. Je les tenais entre les mains, au sens propre. Je les lisais avec une fascination croissante comme on lit le Necronomicon. On sait qu’on n’en sortira pas intact. On ne peut pas s’empêcher de continuer. Il le faut. Je me souviens d’avoir eu les larmes aux yeux. L’histoire sortait des livres. Les cours et les chiffres qui m’ennuyaient en amphithéâtre devenaient une réalité. « Mon voisin s’appelle Untel mais je pense que c’est un faux nom ; je crois qu’il aide le maquis ». « Ma belle-sœur a dit du mal du Maréchal à table, dimanche dernier ». « Mon épicier a un comportement louche. Je pense qu’il fait du marché noir».

Aujourd’hui comme à l’époque, je sais qu’il est facile de juger depuis notre aujourd’hui les actes de leur hier.

Je sais qu’une barrière infinie me sépare de ceux qui prenaient leur plus belle plume pour commencer un courrier par « Monsieur le sous-Préfet » et la concluaient de ce « Un bon Français » qui n’est pas une légende et que j’ai lu plusieurs fois, à côté d’autres formules du même genre. Fernand Bidule, ancien poilu. Mme Michu, mère de famille et femme d’honneur. Une citoyenne inquiète. Un bon, un vrai Français. Un patriote attentif. Un fidèle. Etc. Etc. Etc.

Je sais tout ça. Je sais qu’il faut apprendre la distance et laisser la morale hors de tout ça. Mais Dieu qu’il est dur ne pas juger, de ne pas condamner ces gens dont je ne sais rien d’autre que ces quelques lignes. Dieu qu’il doit être difficile d’être historien.

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Une de ces lettres n’était pas rangée dans ce dossier-là.

Elle avait été envoyée d’ailleurs, adressée à d’autres services. Elle dort peut-être dans une autre liasse, je ne sais où. Son auteur avait tenu à informer le rectorat que mon grand-père n’affichait pas le portrait du Maréchal aux murs de l’école communale. Ce qui est bien possible, tête de bois comme il était – tête de bois, mais pas résistant. Ni collaborateur d’ailleurs : il était instituteur, lui. Mais voilà, ne pas sacrifier au culte du grand homme et à l’édification des jeunes esprits pouvait vous valoir de sérieux emmerdements, à cette époque. Il s’en tira par miracle : il sut par un parent d’élève bien informé qu’un inspecteur était sur le point de venir inspecter sa classe sans prévenir. Le portrait fut descendu, dépoussiéré et fixé au mur. L’Inspecteur ne trouva rien à redire.

Quarante ans plus tard, il écrivit cette histoire dans des mémoires que je conserve précieusement. A le lire, il ne s’était toujours pas remis de l’amertume que lui inspira l’épisode. Moi non plus.

_____________

Je crois avoir sincèrement l’esprit à pardonner. Pour commettre des fautes moi-même, je sais que rien n’est simple ou facile et qu’il n’y a pas grand-chose entre ce que nous sommes et le mal. Je comprends le meurtre, l’argent, la passion et l’avidité.

Mais la délation ?

Cette bêtise lâche, cette agression anonyme ou non, publique ou discrète, j’ai un mal fou à la saisir, je ne comprends pas. Savoir qu’il y a des gens pour en dénoncer d’autres, pour jeter des noms en pâture, pour jouer les bons élèves, je ne comprends pas. Que quelqu’un prenne du temps pour jeter un homme aux fauves quand il pourrait se contenter de se mêler de sa propre route, je ne comprends pas.

A l’heure qu’il est, des personnes pour qui j’ai une affection et un respect profonds sont victimes d’une de ces lettres. Qu’elle soit signée ne change rien. Qu’il s’agisse d’un article de presse ne change rien. Sur un autre lieu qu’ici, ces internautes parlent de leur métier avec humour et avec passion, avec un humour et un recul qui montrent qu’ils aiment profondément leur travail. Ils ont parlé de ce travail en direct. Ils en ont plaisanté avec des blagues de potache. Et voilà qu’un monsieur a considéré que c’était invraisemblable, qu’il fallait que ça cesse. Hors de toute enquête, de toute légitimité, de toute déontologie et de toute morale, il a donné des noms. Il a révélé des identités réelles dans un journal.  Le moindre petit truand pris à braquer une supérette a droit à plus d’égards et plus de discrétion.

D’autres qui comme eux, parlaient de leur métier dans des termes qui nous informaient nous de ce qu’il était, de ce qu’il cachait, nous qui en apprenions tant, nous les voyons se taire par la faute d’un imbécile. D’autres font de même, cessent de prendre la parole pour raconter la vie d’un métier qui nous est inaccessible quand bien même il peut tous nous concerner un jour. Le rideau retombe et le silence avec. Circulez.

Voilà ce que ça fait, la délation.

Le monsieur en question et ses semblables font de nous des intranquilles. Nous devons désormais regarder par-dessus notre épaule pour nous assurer que personne n’écoute ou ne regarde, que personne ne nous reconnait. Nous perdons lentement cette habitude de pouvoir parler librement, de plaisanter sans états d’âme. Les sycophantes nous privent du rire et du sourire. Ils nous enlèvent la confiance. Ils font de nous des inquiets, des lapins pris dans les phares. Nous en sommes réduits à nous taire pour n’être coupables de rien aux yeux de scandalisés professionnels qui s’offusquent de tout, font une montagne d’une souris et un crime d’une conversation.

Un va-nu-pieds palestinien, crucifié parait-il quelque part sur le Golgotha voici deux mille et quelques années, avait laissé au monde un message qui disait en substance « Aimez-vous les uns les autres ».  D’autres s’attachent depuis plus longtemps encore à un autre commandement : « Méfiez-vous les uns des autres ».

Voilà ce que je ne comprends pas. Ce que je ne pardonne pas.

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33 réponses à Ornithorynque #225

  1. RoseOuRenard dit :

    Un plaisir de vous lire nous comter les côtés les plus sombres des hommes.
    Ils apprécieront tous.

    • Jean-Christophe dit :

      J’ai lu et vu bien d’autres choses plus tard dans des études d’histoire toujours. Avec le temps, le mal s’effondre et il ne reste plus que le pittoresque quand on lit aujourd’hui les choses commises au Moyen Age ou avant. C’est étonnant, ce phénomène d’éloignement.

  2. Solinette dit :

    Ce même va-nus-pieds a dit ensuite : « Pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font ». Deux mille ans après, ils ont toujours un maillet à la dextre et leurs clous meurtrissent encore de tendres chairs.

    Votre billet est extrêmement juste, le ton parfaitement maîtrisé. Il faut le diffuser.

  3. Sous Toutes Réserves dit :

    Je me sens responsable de ce qui est arrivé aux deux concernés.

    En effet, je les suivais sur Twitter depuis quelques temps, sans m’être toutefois inscrit. Un matin j’ai décidé de sauter le pas pour pouvoir les suivre de plus près, parce que ça avait l’air quand même super chouette tous ces gens sérieux qui écrivent des trucs rigolos. Et c’est précisément à ce moment là que les comptes ont été suspendus.

    Je ne crois pas à la coïncidence. Je suis un chat noir.

    (au fait, je me suis abonné à votre compte le même jour. ça va vous ?)

    • Jean-Christophe dit :

      J’ose espérer que ce n’est que temporaire de leur part. Merci pour le follow en tout cas, et … ben justement, à tout de suite.

  4. Ping : Quelque part, dans le sud-ouest | Solinette fait des dessins drôlement chouettes Quelque part, dans le sud-ouest |

  5. sushichichi dit :

    Merci pour ce superbe billet ! Tellement vrai … Malheureusement…

  6. PALM0405 dit :

    Cet article exprime tout ce que ce triste épisode m’inspire . J’espère qu’ils reviendront vite sous le même pseudo car il n’y a pas de raison qu’ils se cachent .

  7. DroitSante dit :

    Je saute le pas et laisse un commentaire. J’ai travaillé dans une administration et j’ai eu dans mes mains des lettres qui dénonçaient son voisin, son cousin, son ami. J’avais la naïveté de croire à l’époque, jeunesse aidant, que l’époque que vous décrivait si bien était révolue, que nenni.
    Je ne comprends toujours pas ce geste et ne le pardonne pas. Charité bien ordonnée commence par soi-même comme dirait l’autre. De quel droit s’arroge-t-on juge des faits et gestes de nos semblables?
    Cette question continuera de me hanter encore longtemps comme en témoigne ce que vivent les personnes que nous apprécions vous et moi.

  8. Mussipont dit :

    Beau texte, vraiment…

  9. John Snow dit :

    Pour mon premier commentaire sous vos horizons, j’aurais aimé des circonstances moins funestes…
    Il est difficile de juger l’Histoire a posteriori. Il est encore plus hardu de tenter de comparer des faits qui ne paraissent pas a priori de même nature.
    Et pourtant je pense que vous avez raison.
    Pourquoi la délation, dites-vous? Par le souci de bien faire, je pense. Par confiance envers l’autorité morale, souvent.
    Bref, par bêtise.
    Cette bêtise universelle que Milgram a toujours essayer de comprendre.

    • Jean-Christophe dit :

      Sa fameuse expérience, entre autres ; elle m’avait marqué. Ou le travail de Goldhagen sur les bourreaux ordinaires. Dans un livre de Terry Pratchett, un personnage s’exclame « Les braves gens n’ont pas le droit d’être aussi mauvais ! » – j’aime bien cette phrase.

  10. Marie dit :

    Merci pour cette excellente chronique!
    J’ai tout de suite pensé à cette page très sombre de l’histoire de notre pays quand j’ai lu l’article. Ainsi, alors que nombreux sont ceux qui ont témoigné – et dieu sait que ça leur a demandé du courage – des atrocités auxquelles conduisent la délation, le passé semble oublié soudain au profit de quoi? Publicité? Ego?
    Je n’accepte pas.
    Aujourd’hui pendant une réunion totalement inintéressante, j’ai tweeté. Ma boîte est ringarde, Twitter leur est inconnu, et surtout je ne risque aucune médiatisation. Oh! Alors moi je pourrais être libre de m’exprimer quand d’autres sont dénoncer pour exactement la même chose? J’ai envie de vomir.
    J’espère qu’ils reviendront nous faire profiter de leur humour, de leur vie quotidienne.
    J’ai envie de croire qu’il y a une justice supérieure à la notre qui protège les humanistes.
    Bien à vous

  11. Thomas dit :

    Une partie de ce texte m’échappe totalement, et c’est pas celle qui parle d’il y a 60 ans!

    Tout un paragraphe en non-dits, pour un non adepte des réseaux sociaux, puisqu’apparemment il s’agit de ça, c’est dur à cerner: qui sont « les personnes », qui est « le monsieur en question », qui sont « les autres »…? Sapristi, voilà un mystère qu’il nous faut résoudre mon vieux Milou!

    • Gy^ dit :

      Je suis dans la même situation fâcheuse.
      C’est là qu’un délateur serait bien utile, quoiqu’en pense la personne qui a commis ce billet.
      Merci quand même d’enrichir mon vocabulaire d’un nouveau mot : sycophante. Je vais m’empresser d’en oublier le sens pour me concentrer sur la phonétique et les possibilités hilarantes qu’elle ouvre.

    • Gy^ dit :

      Bon, je suis doué en enquête. Surtout le vendredi après-midi au bureau.

    • Philippe dit :

      Pareil, j’ai lu la moitié de cet ornitho en n’y comprenant que pouic! Là cher JC, tu as usé et un peu abusé de l’ellipse et du sous-entendu…

      Ensuite comme je suis un teigneux qui n’aime pas s’avouer vaincu, j’ai cherché et trouvé assez rapidement des histoires de magistrats qui twittent des plaisanteries et de journaliste qui dévoile la chose…

      Bon j’ai personnellement du mal à avoir un avis très tranché sur le fond du débat… en faire une nouvelle affaire Dreyfus ou une occasion de dénoncer à grands cris toute l’inhumanité des dénonciateurs, c’est peut-être un peu excessif aussi, non?

      Lorsqu’on veut balancer une vanne potache à un copain situé un peu trop loin dans la salle pour lui chuchoter quelque chose à l’oreille, on lui fait passer un petit papier, ou plus simplement on lui envoie un SMS… ça marche bien aussi et on a plus de 140 signes si on veut…
      Par contre utiliser Twitter, qui est un réseau public avec des centaines de millions d’auditeurs potentiels et sans aucune maîtrise possible de qui vous entendra à la fin, c’est soit volontaire, soit inconscient, soit les deux à la fois… et dans tous les cas on ne vient pas trop se plaindre ensuite si le gazouillis finit par tomber dans un micro branché sur un haut parleur médiatique…

  12. Miss Alfie dit :

    Que dire, que taire. Une question que je me pose régulièrement quand je suis dans cet autre lieu. Combien de messages avortés, partis dans la corbeille avant même leur point final… Au cas où…
    Excellent article en tout cas, qui pose aussi la question de la volonté de nuire à l’autre…

  13. J Rouillard dit :

    Vous pourriez dire un mot du quidam qui a été jugé et condamné pendant que les magistrats s’amusaient de son procès en direct-live. Magistrats dont l’un était en principe chargé d’évaluer en toute neutralité les arguments de l’autre, contre ceux de la défense qui, elle, n’avait pas accès à ces amusants échanges. Cette dénonciation a au moins servi à ce que le procureur fasse appel et a ce qu’un justiciable soit jugé sérieusement. Aux frais du contribuable, mais bon…

  14. Friendly philo dit :

    Beaucoup de courage face à la bêtise et l arrogance de personnes qui ne prennent pas beaucoup de risques dans la vie. En espérant que bientôt vous comme d autres reviendrez nous conter cette justice rendue au nom de nous tous avec humour et recul.

  15. Ehud Abbas dit :

    « Un va-nu-pieds palestinien, crucifié parait-il quelque part sur le Golgotha »

    Ce n’était pas un « va-nu-pieds » (il avait des sandales histoire de pouvoir en secouer la poussière) et il n’était pas non plus « palestinien » (mais juif de chez juif).

    Cela dit, c’est vrai que votre formulation est plus « marketing »…

    • Yasser Arafat II dit :

      Comme si à l’époque de Jésus de Nazareth les juifs ne vivaient pas déjà en Palestine occupée par Rome …

      • Jean-Christophe dit :

        Très sincèrement, cette formule était … une formule,et certainement pas le sujet.

        J’ai très peu envie que les chroniques deviennent un lieu de guerre de religion. Merci de ne pas ajouter du bruit au bruit sur ce blog.

        • Ehud Abbas dit :

          Vous avez bien raison, d’autant que les rumeurs qui prétendent que Ponce Pilate échangeait des tweets avec Barrabas pendant le procès de Jésus seraient infondées.

  16. gnouch dit :

    Magistrat, je me permets de réagir à votre chronique, car il me semble qu’il faut rétablir quelques petites choses. Il ne s’agit pas pour moi de commenter le caractère délateur ou non de l’article de Sud-Ouest. Mon propos portera plutôt sur le rôle du magistrat et ce qu’il peut ou non se permettre.
    Jamais il n’a été question que les magistrats puissent s’exprimer librement en public sur leurs fonctions. Les magistrats sont soumis à un devoir de réserve, qui donne lieu à de nombreuses interprétations différentes, mais qui empêche, à tout le moins il me semble, de commenter de façon désobligeante, en direct et publiquement, une audience à laquelle ils participent.
    Par ailleurs, tweeter pendant une réunion de travail ou pendant une audience, cela n’a rien à voir, car c’est certes important d’avoir l’air attentif au travail, mais face à des justiciables qui ont leur vie entre vos mains, c’est indispensable. Evidemment, tout le monde a des moments d’inattention pendant une audience longue et parfois ennuyeuse, il faut bien le dire, on peut même s’assoupir, comme n’importe qui au travail, mais le faire volontairement et aussi bêtement qu’on insulte publiquement son Président d’audience, ses supérieurs hiérarchiques ou le greffe, je n’arrive pas à comprendre… Un élément est crucial dans le travail du magistrat : l’apparence. L’apparence de dignité, d’impartialité, de sérieux dans la façon dont on fait son travail. C’est indispensable pour assurer notre légitimité et la relative acceptation de nos décisions. Cela n’empêche pas de rire bien souvent, y compris en audience parfois, mais là, tout cela est foulé du pied… Personnellement, je suis atterrée.
    Encore une fois, je sais que votre propos porte sur le caractère délateur du journal, mais il me semblait important de rétablir le fait que ce n’est pas simplement par la faute du journaliste que les comptes tweeter de ces deux magistrats se ferment, mais d’abord par la faute de leurs propres utilisateurs, qui en ont fait un usage qui dépasse l’entendement.
    L’article du blog de Pascale Robert-Diard est intéressant à cet égard :
    http://prdchroniques.blog.lemonde.fr/2012/11/30/peut-on-juger-et-tweeter-a-la-fois/

    • Jean-Christophe dit :

      Merci de votre réponse et surtout de sa mesure, j’ai lu l’article en question comme j’ai lu ceux d’autres journalistes. Vous l’avez noté, merci d’ailleurs : mon problème et mon propos n’est pas tant l’activité sur Twitter des magistrats en question – les liens que j’ai tissé avec l’un d’entre eux au moins fait que je ne me sens pas lucide sur leur activité, j’y reviendrai un peu plus bas.

      Elle est au-delà de savoir si cet échange était positif ou nuisible, utile ou déplorable : dans le fait qu’un journaliste lance des vrais noms en pâture … au nom de la morale !

      Quoiqu’on pense des tweets en eux-mêmes ou de la pertinence du lieu et du moment où ils sont expédiés, rappelons que techniquement, pour les suivre, il fallait être abonné à ces deux comptes anonymes – puisqu’ils se répondaient. C’est certes public – sous certaines conditions, dont la plus mince n’est pas le fait de poster sous un compte anonyme. Autre fait : à aucun moment ces deux magistrats n’ont évoqué le fonds des débats où émis un avis dans un sens ou dans un autre. Le reste m’échappe, je n’ai pas l’habitude des cours d’assise.

      Bref : qu’est-ce qui a pu amener un journaliste à donner les identités véritables de ces magistrats ? Quelle est l’information ? A quoi est-elle utile, sinon à décrédibiliser une justice en allant dans le sens du vent des juges tous payés à rien foutre – vous savez comme moi ce que ce portrait a de faux.

      Conversations de comptoir donc, tant qu’on voudra. Il n’en reste pas moins que le nom des auteurs ne devait pas et n’avait pas à être divulgué.

      Sur le fond, que les magistrats n’aient pas le droit de s’exprimer est une règle, effectivement – au point qu’avec l’armée, c’est un des cercles les plus silencieux qui puisse se concevoir. Ce serait justement le moment de s’interroger sur ces règles, me semble-t-il, à un moment où il me semble aussi décalé de lutter contre le rôle des nouveaux médias que de lutter contre la diffusion des bibles imprimées après Gutenberg.

      Leur rôle sur twitter a eu comme effet de rapprocher des justiciables de leur justice. D’en dévoiler le fonctionnement, la grandeur et les misères. De nous faire saisir ce qu’est ce métier de magistrat, ce qu’ils sont plutôt. Ce n’est pas rien et ça me parait même énorme.

      Des médecins le font. Des professeurs. Des policiers. Des journalistes. A chaque tweet on apprend, on casse certains clichés.

      Ce qu’a tué ce journaliste avec son article, c’est une forme de franchise et d’ouverture qui apportait plus de bien que de mal, nettement. Et pour quoi ? A quel titre ? Qui lui a permis ? Et demain, quoi d’autre ? A qui le tour ?

    • Tizzfitz dit :

      Je crois qu’il est d’opinion commune que les magistrats en question ne tweetaient pas en audience, mais bien pendant les suspensions d’audience ou le soir (3 jours de procès en l’occurrence si je m’en rapporte à ce que j’ai lu ici ou là). De ce fait, les apparences sont sauves, puisqu’à l’intérieur de ce procès, personne, public ou partie, n’a pu avoir l’impression que l’un ou l’autre de ces magistrats n’était pas attentif aux débats puisque jouant avec son smartphone.

      Même hors du prétoire, l’identité de ces magistrats n’était pas connue du public, ni même leur affectation ou la localisation géographique de la session d’assises à laquelle ils participaient. Personnellement, étant utilisateur de Twitter depuis plusieurs années et follower de Bip_Ed et Gascogne depuis quasiment leurs débuts, je n’ai jamais eu plus d’informations à leur sujet que leur vague situation géographique dans le Sud Ouest (et c’est grand, le Sud Ouest). Ils n’étaient donc « que » deux anonymes de la Justice, qui échangeaient, souvent avec humour, sur le quotidien de leur métier, leurs anecdotes, etc. (Ce que font d’ailleurs bon nombre d’autres corps de métiers « à haute charge émotionnelle », comme les médecins urgentistes, les avocats, que sais-je encore). Pour ce qui est des tweets au sujet de la Présidente d’audience ou d’un témoin, leur caractère insultant ou irrespectueux ne vient que… de ce qu’ils ont été dénoncés dans la presse sous leur véritable identité – s’ils étaient restés anonymes, il se serait simplement agi que d’un état d’humeur à l’égard d’un collègue de boulot innommé, comme on en voit tous les jours sur le réseau…

      Je ne crois pas qu’il y ait eu d’usage de Twitter qui « dépasse l’entendement ». Qui dépasse les limites de leurs obligations professionnelles en tant que magistrat ? Si suites il y a, l’avenir le dira. Au contraire, tous les aficionados du réseau sont unanimes sur un point : Twitter a eu (et a toujours) le mérite de rapprocher la Justice des citoyens lambdas (même s’il est vrai qu’il existe un cercle restreint de protagonistes du monde judiciaire sur Twitter, mais il n’empêche que les échanges sont accessibles à tous), bien plus que n’importe quelle campagne de pub, émission télé ou ouvrage sur le sujet.

      S’il y a quelque chose que l’institution judiciaire devrait tirer de cette histoire (au-delà d’une moralisation quelconque, des magistrats… ou des journalistes), c’est avant tout l’opportunité de poser des règles claires sur l’utilisation de Twitter, à la fois par les magistrats et autres intervenants du monde judiciaire, mais également au sein des salles d’audience, puisqu’il est évident que les règles actuelles sur la transmission de l’information au sein des cours et tribunaux ne sont pas actualisées et ne peuvent pas, en l’état actuel, s’appliquer aux réseaux sociaux.

  17. artiste dit :

    L’auteur est un peu stupide ou joue au con. Il comprend plusieurs vices et crimes (le meurtre, l’argent, la passion et l’avidité) mais n’arrive pas à comprendre l’avidité.
    Ben voyons !
    Le meurtre gratuit il le comprend, l’historien amateur, par contre la délation c’est plus compliqué à comprendre.

    L’auteur n’est pas sincère ou n’est pas très intelligent.

    • Jean-Christophe dit :

      Merci, ça valait franchement le coup de vous arrêter pour me qualifier d’hypocrite ou de crétin. Surtout n’hésitez pas à revenir, c’est un plaisir.

    • Gy^ dit :

      Salut Jean Fabre ! Bien ou bien ?
      Te laisse pas faire, rien de plus normal, après avoir collé tant de scarabées au plafond, que d’avoir un peu le cafard.

  18. MarieShani dit :

    Et « l’artiste » outre le fait d’être totalement inintéressant, est un peu lâche ce qui n’est pas moins grave.

  19. Ping : Quelque part, dans le sud-ouest | Solinette

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