Ornithorynque #254

Terry Pratchett est mort aujourd’hui chez lui, un chat sur le lit, près des siens.

Terry Pratchett est mort et je n’avais pas eu tant de peine depuis longtemps. J’ai perdu quelqu’un qui m’accompagne, me guide et me fait sourire depuis bien vingt ans, depuis qu’un ami m’avait tendu un pauvre livre de poche écorné, dont la couverture n’était pas terrible, un rien criarde. Je l’ai lu dans la nuit.

C’était La huitième couleur, le premier des 40 livres du Disque Monde, cet univers sorti d’un des esprits les plus affûtés des 50 dernières années – et ce n’est pas l’émotion qui parle, je le dis et le répète depuis longtemps. Je n’ai plus cessé depuis d’y revenir sans cesse, avec cette joie incroyable de retrouver à chaque lecture une couche de plus, une référence jusque-là incomprise.

Il m’a appris tant de choses sur l’existence, le rire et la nature humaine. Sur ce qu’est l’écriture, sur la puissance d’une histoire. Sur le pouvoir et sur ce qui mène le monde.

Il avait le don de créer des personnages, un sens étonnant du dialogue, un humour infiniment fin, infiniment large, dont il maitrisait chaque tessiture, comme un pianiste des mots. Il écrivait une langue reconnaissable en un instant. Il savait faire rire aux éclats, faire sourire – faire réfléchir. Il a créé quelques-uns des plus profonds personnages du roman contemporain, dont cette Mort qui vient de prendre sa vie. Mémé Ciredutemps, Rincevent, Ridculle, Vimaire et tant d’autres ont perdu leur créateur. Vétérini lui-même a dû avoir un coup au cœur en apprenant la nouvelle.

La mort est venue après autre chose pourtant, l’ombre infecte et cruelle de cette maladie qui tue les nôtres avant qu’ils meurent. Cet Alzheimer qui le rendait si fou de rage parce qu’elle effaçait l’œuvre de son esprit à petites touches, depuis plusieurs années. Elle le privait petit à petit de sa capacité à imaginer – et c’est le pire qui puisse advenir à un auteur.

Il n’était pas gentil, non, malgré cette tête de vieux magicien barbu sous ce chapeau noir. Il était en colère contre la bêtise humaine, répandue si largement et si unanimement chez les riches et les pauvres, les puissants et les faibles, les dominés et les dominants. C’est cette colère qui le caractérisait. Mais une colère dominée, contrôlée, froide et précise – et pleine de courage.

Il n’était pas gentil, ni doux – ni dur d’ailleurs. Le contraire d’un cynique, mais un homme lucide. Il nous montrait le Globe-Monde tel qu’il va au travers de son Disque-Monde avec une élégance, une culture et un talent qu’on ne rencontre que rarement. Ses trolls, ses nains, ses sorcières et ses loups-garous, ses flics et ses mages en disaient davantage sur notre univers que sur le leur.

Son œuvre est d’une rare intelligence. Elle peut être délicate à appréhender tant elle est déroutante, tant il faut accepter de lâcher prise pour le suivre là où il nous a emmené pendant 40 années d’écriture.

Elle n’attend que de nouveaux lecteurs.

Terry Pratchett est mort et j’ai perdu mon plus vieil ami.

Terry Pratchett

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6 réponses à Ornithorynque #254

  1. Laura dit :

    Merci

  2. z dit :

    Très beau, as usual mais peut-être ce jour un peu plus
    « Avant de vous oublier, j’aimerais vous dire que je ne vous oublie pas » (in Larcenet, Le Combat Ordinaire)

  3. Pat dit :

    Merci Sana.
    Merci beaucoup

  4. Anna dit :

    C’est tout à fait ça. :’(

  5. Oriane dit :

    Mon cher Ornithorynque, sa mort m’a fait tout comme vous, un chagrin énorme. Il était d’autant plus difficile à faire comprendre aux gens qui m’entouraient. Ses livres m’ont accompagnés dans tant de périodes, tristes ou joyeuses, que j’avais l’impression d’une foultitude de personnages qui me tenaient la main. C’était un grand homme, je regrette infiniment de n’avoir jamais pu lui dire merci en personne. Votre article lui rend un bel hommage avec des mots justes.

  6. Lewo dit :

    Voilà un bien bel article que je découvre vas savoir comment !

    Deux fois depuis le début de la semaine que j’entends parler de Terry Pratchett… et de cette histoire d’éléphants qui portent un monde… Deux fois ! C’est donc un signe : urgent – foncer bouquiniste – trouver « du » Terry Pratchett – se laisser embarquer, pour voir.

    Donnez envie de lire à un anonyme : chapeau bas monsieur Jean-Christophe !

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