Ornithorynque #260

Je n’ai pas spécialement l’intention de casser ma pipe à brève échéance et c’est aussi bien. D’abord parce que j’ai peur du noir et ensuite parce qu’à la faveur d’un récent examen de conscience, je suis arrivé à une conclusion sans appel.

Si Dieu existe, je me prépare des heures difficiles. D’accord, c’est un gros « si ». Absolument. Tant que vous voudrez. Ce n’est pas le vieux mécréant que je suis qui vous dira le contraire.

Mais tout de même, réfléchissez-y. Regardez-bien l’humaine condition : c’est extrêmement mal cadré sur un plan juridique. C’est bien simple, il n’existe aucune garantie contractuelle digne de ce nom. On fait signer le contrat à des mineurs, la durée du bail est aléatoire et les voies de recours hasardeuses. Sans compter que le service après-vente est injoignable.

Bref : le plus athée d’entre nous n’est pas à l’abri d’une sacrée surprise, sinon d’une surprise sacrée. Nous n’avons aucune garantie, une fois six pieds sous terre, de ne pas nous réveiller avec une horde de questions imprévues en tête. Qui est ce type excessivement barbu ? Pourquoi est-ce qu’il tapote du pied en me regardant d’un sale œil ? Où est-ce qu’on allume ?

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Face au Créateur, il se pourrait que je rencontre quelques difficultés avant de mettre fin à certains malentendus. Tenez, cette sombre affaire de bénitier rempli de lessive. C’est exactement comme pour cette histoire de nouilles dans le cartable de la professeure de grec, en Seconde. Une amusante méprise. Un malheureux quiproquo : d’abord je n’ai rien fait, ensuite on m’a beaucoup aidé et enfin c’était très rigolo. Sans compter que la mousse n’est guère allée plus haut que la tour sud de la cathédrale BREF.

Pas de quoi en faire un fromage, mais tout de même : prévoyance est mère de sûreté et quelque chose me dit que j’aurais tout intérêt à m’engager rapidement sur la voie de la rédemption, histoire de préparer l’audience dans les meilleures conditions.

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Restent quelques inconnues majeures : c’est bien beau de mourir, mais à quel(s) dieu(x) allons-nous faire face ? Est-ce qu’on peut choisir à l’accueil ? Comment s’habiller pour faire bonne impression ?

En l’absence d’ouvrages de référence sur la question*, je me suis jeté sur les quelques encyclopédies des religions qui donnent doucement à mes étagères une forme de banane, dans l’idée de savoir comment m’y prendre pour entourlouper filouter convaincre le tribunal de ma bonne foi. J’ai lu mille choses charmantes sur la pesée des âmes. Je me suis intéressé à Odin, un redresseur de Thor comme on n’en fait guère. Je me suis penché sur Pluton, Kali et Quetzalcóatl. J’ai plongé dans la Thora, la Vulgate et le Coran. Je me suis fait peur en m’étudiant le karma.

Réflexion faite, c’est du côté d’Anubis que mes chances semblent les meilleures. Ce n’est pas qu’il soit plus indulgent que les autres, mais ne bougez pas, mon raisonnement est infaillible.

Voilà : chacun sait que les anciens Égyptiens tenaient les chats pour des dieux. Ces poses hiératiques, ces pupilles étroites, cette lassitude élégante, aucun doute : c’est ineffable, c’est séraphique, c’est baudelairien à chier partout, en un mot c’est divin. C’est bien simple, les Egyptiens en étaient tellement convaincus qu’à la minute où ces petits bêtes passaient l’arme à gauche, ils n’avaient de cesse de leur remplir le bide de paille et de leur faire passer le cerveau par la truffe avant de les balancer dans du natron.

Si ce n’est pas de la dévotion, je ne sais pas ce qu’il vous faut.

Bien. Suivez toujours la démonstration.

Ceux qui lisent ce blog depuis quelque temps savent que le doux foyer du 108 accueille deux chats, Rouquemoute et Gros Bide, qui pour être la honte de leur espèce n’en sont pas moins de petits dieux. Concernant Gros Bide qui évoque plutôt une loutre obèse, j’admets qu’un mot du vétérinaire est nécessaire mais bref : j’ai chez moi deux chats certifiés. Autant dire deux divinités capables d’intercéder en ma faveur auprès d’Anubis, du moins tant que je tiens mon rôle de prêtre, garant du culte de la Croquette Sacrée** et du rituel de la Sainte Grattouille.

Le tour est joué, paf, c’est plié.

L’heure venue, flanqué de mes deux avocats, je pourrai me présenter sans crainte devant Anubis et les 42 juges qui le secondent en son Tribunal, dans la salle des deux Maât.

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Plus je réfléchis, plus je me dis que cette idée se tient tout à fait. La première preuve de leur caractère divin, c’est que Rouquemoute et Gros Bide sont partout, voyez-vous. Ils m’attendent devant la porte des chiottes. Ils me suivent dans l’escalier. Ils ne me quittent jamais du regard. Ils dorment sur mes godasses et pissent dans le couloir. Et réciproquement.

En revanche, je viens de réaliser qu’un léger détail pourrait faire merder mon génial calcul. C’est bien beau de me pointer avec deux chats, mais vous vous rappelez que les dieux égyptiens ont des têtes d’animaux ? Bon.

Vous vous rappelez de celle d’Anubis ?

Voilà.

C’est un chien.



* Disons Mourir pour les Nuls ou Jugement dernier : quel avocat choisir ?

** Et en espérant qu’ils aient oublié cette histoire de stérilisation et de coupage de glaouis, évidemment.

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Une réponse à Ornithorynque #260

  1. Lixette dit :

    Je profite de l’anniversaire de ce billet pour vous remercier pour ce blog et ses magnifiques textes. J’ai beaucoup ri, un peu pleuré aussi en le lisant. J’ai souvent dérangé mon homme parce que je riais tellement que j’en pleurais et qu’il n’arrivait pas à lire de son côté. J’ai souvent dégainé votre blog pour lui faire la lecture pendant qu’il cuisinait (cela finissait généralement par un fou-rire général et une interruption de cuisine temporaire…).
    Merci beaucoup à vous! Je vous souhaite le meilleur :-) !

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