Ornithorynque #261

Sortir ici et maintenant de dix-sept mois de silence ne peut se justifier que par des raisons exceptionnelles mais l’heure est grave, je ne saurais me dérober plus longtemps. Nous devons aborder de front et d’un pied sûr le grave sujet de la cancoillotte.

Certes, il est encore tabou.

Certes, la cancoillotte reste dans l’esprit du public confinée aux brumes froides qui baignent l’essentiel de la dépression sous-vosgienne et des replis jurassiens de la Franche-Comté.

Certes, vue de Bretagne ou du Béarn, la cancoillotte peut paraître inoffensive.

Mais en vérité je vous le dis : anguis in herba, le serpent est sous l’herbe et l’activisme de ses séides a franchi un nouveau cran. La cancoillotte fait mieux que s’installer. Cette infâme habitude exerce toujours plus loin ses ravages, menaçant de se répandre dans tout le pays et dans toutes les classes de la société, notoirement chez les jeunes gens.

Elle ne saurait d’ailleurs faire autrement puisqu’il est dans la nature même du fléau de dégouliner lentement mais sûrement, lente quidem sed, au point de venir jusque dans nos cuisines engluer nos toasts et nos tartines.

De partout affluent des témoignages qu’on ne saurait lire sans trembler. La situation exige une âme droite et des mesures fortes qui passent par un état des lieux sans concessions.

Masse de cancoillotte s'apprêtant à déferler sur le monde libre.

Masse de cancoillotte s’apprêtant à déferler sur le monde libre.

Qu’est-ce que la cancoillotte ?

Ne reculant devant aucun ridicule, les sectateurs de la cancoillotte en parlent souvent comme d’un fromage innocent. Mensonge ! Comme l’écrivait Aristote dès le 4e siècle avant J.-C. dans ses Seconds Analytiques, « le fromage est gras, la cancoillotte est maigre, la cancoillotte n’est donc pas un fromage, fais péter les olives ». Sages paroles, et bien dignes d’une Grèce ancienne qui non contente de nous avoir légué la démocratie, nous a aussi mis en garde contre un vice aussi funeste.

Si la cancoillotte relève sur un plan biologique et taxonomique du genre des Colles à papiers peints (Glutinum Horribilis), tout amène à y voir sur un plan spirituel une cochonnerie du fond des âges. De nature à l’évidence hérétique, l’abominable chose doit être combattue par tous les moyens, physiques ou spirituels.

Comment la cancoillotte est-elle consommée par ses adeptes et quels sont ses effets ?

À l’instar de l’opium ou de la méthamphétamine, la cancoillotte est ingérée de différentes façons par les toxicomanes de Franche-Comté ou d’autres contrées oubliées des dieux. Comme pour le crack, l’habitude commence à la première prise et crée vite des dommages irréversibles sur les cerveaux des plus fragiles, au fur et à mesure d’une consommation qui exige des doses hélas de plus en plus conséquentes.

La plupart des personnes dépendantes se contentent d’étaler rapidement trois à quatre litres de cette matière repoussante, dégoulinante et pâle sur quelques tranches d’un mauvais pain noir, avant de l’avaler en poussant des grognements de contentement plus ou moins perceptibles, selon leur degré d’addiction.

Comme pour l’opium, le niveau social des addicts joue à la marge. Derrière les rideaux des nombreuses fumeries clandestines de cancoillotte qui infestent le Doubs et la Haute-Saône, les plus aisés y ajoutent d’autres ingrédients, tant destinés à étaler leurs richesses qu’à relever le goût particulièrement fade de la cancoillotte brute : de l’ail, des noix, des morilles hallucinogènes, du vin jaune et parfois du caviar d’esturgeon sauvage pour les personnes les plus fortunées.

D’autres s’en servent en cuisine, allant jusqu’à bousiller d’honnêtes poulets en les tartinant de l’infecte mixture. Certains enfin la sniffent, cherchant confusément à se remplir le nez de cancoillotte en dépit de sa ressemblance frappante avec les glaires d’un pestiféré.

Quels que soient les modes d’administration employés, les effets sont à long terme sensiblement identique, offrant alors un triste spectacle. Combien ne voyons-nous pas de ces cancoillotomanes naguère robustes et aujourd’hui affaiblis, la face décolorée, également épuisés de corps et d’esprit par l’état de langueur hébétée dans lequel les plonge leur fatale habitude ? Combien sont-ils à traîner ainsi désœuvrés par les rues de Besançon et de Vesoul, les yeux caves, indifférents au regard d’une société qui les méprise et qu’ils effraient, tels de modernes lépreux ?

Et parlerons-nous ici du sentiment de tristesse, de honte et de mécontentement intérieur que l’on éprouve après avoir ingéré de la cancoillotte ? Cette sensation pénible, qu’on ne ressent jamais après avoir mangé une honnête portion de brie ou de maroilles, est un obstacle de plus au rétablissement du fonctionnement naturel des organes – et notamment des viscères, souvent perturbées au point de donner lieu à des scènes dantesques lors de l’évacuation par les voies naturelles.

Dans les cas de possession les plus graves, seul le recours aux exorcismes peut sauver les malheureux dont l’âme, empoissée par l’abominable substance, pourrait sembler perdue. Il faut avoir vu le spectacle dantesque d’un mur de cancoillotte contraint de reculer devant la calme vertu d’un simple croyant pour prendre conscience de la puissance divine. Dans leur Malleus Cancoillottae, deux dominicains allemands du 15e siècle ont heureusement décrits les différents rituels à déployer. J’invite chaque parent inquiet à s’en munir pour préserver la paix dans son foyer.

Rare image d'une séance d'exorcisme. Le malheureux possédé n'a pas survécu.

Rare image d’une séance d’exorcisme. Le malheureux possédé n’a pas survécu.

La cancoillotte présente-t-elle un risque pour l’unité nationale ?

Il est même majeur. Un seul texte, né sous la plume d’Hubert-Félix Thiéfaine, sorte de barde haut placé dans la hiérarchie de la secte, suffit à en témoigner de manière implacable :

La cancan cancoillotte
C’est un mets bien franc-comtois
(…)
La cancan cancoillotte
Ce n’est pas pour ces François
Quand ils viennent avec leurs bottes
On leur dit nenni ma foi

Brûlot séparatiste, ces lignes ne laissent planer aucun doute sur les véritables intentions des apôtres de la cancoillotte, dissimulées sous un discours patelin, mêlé d’indéfendables arguments culturels, gastronomiques ou esthétiques.

Comment lutter contre la cancoillotte ? 

En attendant un vaccin anti-cancoillotte que les efforts industrieux de nos savants ne manqueront pas de découvrir un jour, tous les moyens sont bons pour établir une forme de cordon sanitaire entre le monde civilisé et la cancoillotte. « Dolus an virtus quis in hoste requirat ? » disait après tout Virgile.

Je propose donc formellement la construction d’une ligne Maginot, solution qu’on sait sûre, pour encercler la Franche-Comté. Et tant pis pour les Suisses.

Partagez !
Ce contenu a été publié dans Les chroniques. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

3 réponses à Ornithorynque #261

  1. Souristine dit :

    Quand tu parles de « contrées oubliées des dieux », tu penses à Arès ou Hadès ?

  2. DocAdré dit :

    Ma grand-mère aimait la cancoillotte à l’ail et le café au lait.
    N’ayant jamais pu tolérer le lait dans le rital breuvage noir, je dois avouer avoir apprécié la dégoulinante, en particulier lorsqu’enfant influençable je passais mes vacances chez mon aïeule.
    Par chance ma famille a fui la rigueur climatique franc-comtoise pour s’établir au pays du gras de canard. Il a fallu beaucoup de chocolatines et de Bethmale pour oublier la saveur addictive des tartines de Mamie.
    Cependant c’est un mal dont on ne guérit jamais, et aujourd’hui encore si on m’en proposait, je ne serais pas capable de refuser.
    À quand un groupe de parole, « Les cancoillottiques anonymes » ?

  3. Jideuxhemme dit :

    Je ne pourrai rien faire, le sort du Padre Pio est scellé, très vite les franc-comtois vont le capturer et le faire fondre dans du fromage.

    Eu égard à la grande qualité de ses AUTRES écrits, j’espère obtenir que cela se fasse dans du Mont d’Or.

    Désolé.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>